Chroniques
Retour
Album
20 February 2019 - Team Horns Up
J'ai si froid...
Loin des hommes
Le nom prête souvent à sourire chez les francophones, pour son aspect à la fois innocent et caricatural, mais J’ai si froid… est un projet tout ce qu’il y a de plus sérieux, puisqu’il s’agit là de son troisième album.
Formée à l’origine de Brouillard pour les compositions et l’instrumentation et de Dunkel pour la partie vocale, l’entité est devenue depuis peu le fruit d’une seule et même personne, Brouillard. Il est à mon sens indispensable d’évoquer l’attachement extramusical qu’entretenaient les deux individus pour comprendre leurs derniers opus respectifs et les raisons de ce changement de line-up. Sale Freux fut le premier à dégainer avec Trouvère à heures perdues en décembre 2018, pour conter sa mésaventure amoureuse grâce à une plume acerbe et des mélodies bouleversantes. Quelques mois plus tard, J’ai si froid… dévoile son album solo au titre assez évocateur : Loin des hommes. Cette quasi concomitance ne semble pas si hasardeuse et fortuite. Nos deux protagonistes signent là, à leur manière, le testament de leur relation, dans une rancœur réciproque.
Si l’un est retourné vers un horizon maritime pour oublier, l’autre s’en est allée se réfugier dans les montagnes pyrénéennes pour se soigner. C’est ce qu’évoque la pochette, où on voit Marie (alias Brouillard), assise dans un alpage jauni par le froid hivernal, contemplant les cimes enneigées, le regard perdu. L’intérieur du livret contenu dans le digipack s’inscrit dans cette continuité. Il est en effet parsemé de photographies des Pyrénées où aucune vie humaine n’est présente, sauf l’auteur parcourant ces paysages.
Durant un peu plus d’une heure, la tête-pensante de J’ai si froid… nous emmène avec elle pour arpenter le relief. La tracklist est d’ailleurs sans ambiguïté : on démarre avec « L’appel du vide » pour finir sur « Le rappel des plaines ». De la souffrance physique à la plénitude, l’artiste couche en musique toutes les émotions que peut procurer cet exercice. Avec des morceaux relativement longs, elle prend le temps de construire ses ambiances qui se révèlent moins noires et maladives que par le passé, mais avec une nostalgie qui demeure très prégnante. La production est quant à elle toujours aussi « lo-fi ». Le grain des guitares rappelle cette épaisse brume humide qui accroche les versants après un épisode pluvieux ; de cette atmosphère, on s’extirpe lorsque la guitare sèche et les claviers font leur apparition, dévoilant ainsi toute la grandeur des monts accidentés. C’est ce que traduit notamment le titre « Endurer pour éprouver la candeur » : celui-ci démarre par une balade rugueuse dans la neige qui parvient malgré tout à scintiller ; en atteignant le sommet, la seconde moitié du morceau se révèle comme une délivrance extatique, où sont décuplés les sentiments de liberté et de contemplation. On se laisse volontiers enivrer par la beauté des lieux.
Cependant, je regrette l’utilisation d’une boîte à rythme qui, par ses sonorités un peu trop mécaniques, dissone parfois avec le reste de l’instrumentation, trahissant ainsi l’esprit déshumanisé de l’opus. Ce reproche ne saurait toutefois entacher la qualité générale de l’ensemble, dans la mesure où Marie distille ci et là des instants grandioses, comme le final de « Valse mélancolique », émotionnellement intense.
Etant très attaché à la montagne, j’ai à l’évidence été séduit par le concept du dernier-né de J’ai si froid…, tant j’y retrouve les particularités de cet univers d’altitude. Par son Black Metal atmosphérique, l’auteur a su transcrire en musique le panel d’émotions que l’on peut vivre là-haut, avec une composante introspective assez marquée. L’album fait l’éloge de la misanthropie, glorifie la solitude et appelle à l’évasion spirituelle. Si vous aimez un tant soit peu Paysage d’Hiver et Vinterriket, vous ne devriez pas être déçus du voyage…
Tracklist :
1. L'Appel du vide
2. La Débâcle
3. Endurer pour éprouver la candeur
4. Valse mélancolique
5. Langoureux vertige
6. L'espoir est le dernier à crever
7. Le rappel des plaines